8h, c’est l’heure du briefing par le gardien du refuge de Pårte.

Neige, vent d’ouest à 18-24m/s, parfois soleil, température entre 0 et -5°C. Peut-être de la pluie.

Le décor est posé avant la plus longue étape, vingt quatre kilomètres, de ce raid de six jours à ski de randonnée nordique sur une partie de la Kungsleden depuis Kvikkjokk à Saltoluokta, en plein wilderness de la Laponie suédoise.

kungsleden_parte

L’histoire d’une tempête

Ici la pleine nature, on se la prend en pleine face et la prochaine démonstration ne va pas se faire tarder.

Une fois les skis chaussés et quelques centaines de mètres parcourus, le vent fait son apparition rameutant la neige avec elle. Cette dernière aime le vent comme un aimant, elle le suit partout où il va. Les courts répits sous forme d’apparition du soleil ne sont que la face cachée de qui m’attend avec la traversée du lac Tjaktjajaure.

espace_vierge_kungsleden

Ce lac a la particularité d’être utilisé pour un barrage en aval, par conséquent sa surface y est mouvante. Des sortes d’icebergs sortent de nulle part et le conseil du gardien du refuge me revient en mémoire:

Sur ce lac, surtout reste bien près des piquets

En effet, par endroit, la glace y est fondante et sa profondeur aléatoire. L’hiver a été médiocre et venté, la neige n’est jamais venue en quantité si ce n’est pour être soufflée.

tempete_approche_kungsleden

Le vent s’installe définitivement, la neige finit par tomber à l’horizontal fouettant le visage et bouchant la vue au point de considérer mon masque de ski inutile. Croyant à de la saleté, un nettoyage n’y fera rien. Me poser quelques secondes pour espérer prendre une photo est peine perdue, c’est une lutte contre le vent amenant parfois à des chutes. Plus ludique est le vent tournant de dos qui me pousse sur la glace.

Redoublant de force, il est temps de garder son calme et de se consacrer à un seul objectif: avancer et ne pas se perdre. J’ai beau être dans un no man’s land, nul besoin d’être un explorateur chevronné pour s’orienter, mon point de salut est ce sempiternel piquet.

galce_lac_Tjaktjajaure

Avancer, avancer, piquet par piquet.

Le moment redouté finit par arriver: plus de piquet visible. En effet, celui que j’ai rejoins est presque englouti dans une congère tandis que le suivant semble l’être complètement. Bien entendu impossible de voir les suivants.

Où aller ? Tout en restant à proximité du piquet atteint je fais des tentatives sans risquer de m’y engager. Que faire ? Au moment où j’allais réfléchir à une solution, trois gars en scooter des neiges arrivent en contre sens. Ils s’arrêtent imperturbables, sourire aux visages:

Alors sympa la bière ?

Pour comprendre cette histoire de bière, il faut revenir à la veille.

L’histoire du type parti faire un raid nordique en Laponie

Après une première journée tristoune sous la neige lourde et le vent, le premier réflexe au refuge de Pårte est d’allumer un feu, les écorces de bouleau en guise de démarreur et les buches sèches se chargent de propager une chaleur raisonnable en peu de temps. Cette propagation a raison de mes forces pour m’y plonger dans un court sommeil.

refuge_parte

A mon réveil, je retrouve une bouteille de bière dans une chaussure de ski. Elle provient de trois types en scooter des neiges venus en pause repas avec des patates, du lard et des champignons comme à la maison.

La tempête, la neige, le lac Tjaktjajaure, le piquet invisible, les trois types en scooter des neiges, vous avez bouclé l’histoire ?

Ces types là m’ont sorti de la panade à l’instant précis où la survie allait prendre place.

La voie est dorénavant tracée au sol et malgré la dureté du vent, le physique qui trinque, je rejoins la terre ferme au bord de Tjaktjavárre, épuisé. Le vent calme, le ciel soudainement clair, il ne reste plus qu’à relier lentement mais sûrement le lac Laitaure puis le refuge Aktse. A mon arrivée, on me voit comme un héros ou un fou, au choix. Personne ici n’a bougé, la météo au petit matin annonçait une alerte tempête.

nuit_tombante_aktse

Cette journée m’a secoué, la tempête me revient physiquement en flashback. Bien que je sois un habitué des aventures, ma méconnaissance du climat hivernal de la Laponie est ressentie par les congénères du refuge, l’un d’entre eux tape en plein dans le mille en évoquant la prise de risques dans les projets en solitaire.

La prise de risques est indispensable dans la vie, sinon comment connaître ses limites ?

Le lendemain au réveil, le dos et les bras sont contractés et la zone au dessus de la cheville droite est enflée à force de chocs à répétition avec la chaussure. Serrer la chaussure, pied inclus, est un supplice malgré les bandages et la baume de tigre appliquée la veille. De plus, malgré un ciel relativement clément, l’ascension de Skierfe dument rêvée depuis des mois est en proie au vent.

J’oublie, cela sera repos.

aktse_et_skierfe

L’accalmie vient avec les jours suivants mais ne permet toujours pas de profiter pleinement des paysages, le vent affaibli s’accompagnant toujours de neige légère. La neige aime toujours le vent. La vue est bouchée et chaque prise de vue photographique, passée la minute est un supplice pour les doigts. La réalisation vidéo est aux oubliettes depuis le début.

L’immersion est là, les plateaux de Njunjes et d’Ávtsusjvágge éclaboussent de leur blancheur tout juste parsemées de troupeaux de rennes venus manger le lichen et les bourgeons ressortant du faible manteau neigeux. Selon un éleveur rencontré en stop, le retour des rennes au printemps sur le plateau est, cette année, précoce. D’ordinaire elle se fait plutôt au mois de Mai.

rennes

La station de montagne de Saltoluokta, très fréquentée, signifie la fin de l’aventure. Pour sentir la proximité, il suffit de compter le nombre de personnes croisées. Oh juste quelques anglais en raquettes et quelques badauds préférant ne pas s’identifier. Mais ce qui est bien quand vous êtes habillés en veste jaune et que de plus vous parlez français, on vous identifie facilement.

Ok, but i do speak french. Je parle français

Que j’entends de la part d’un type, français donc qui avait eu vent de mon passage dans le coin. Merci aux trois skieurs rapides de Västerås pour avoir répandu la rumeur.

L’histoire de retrouvailles

Après la première des deux descentes du parcours, une surprise m’attend au refuge de Sitojaure. Un attelage de chiens de traineaux est au repos au bord du lac gelé, immédiatement je repense à un homme, Matti.

chiens_traineaux

Pile dans le mille, nous tombons nez à nez en entrant dans le refuge. Quelques minutes plus tard quand il se met à me causer, je lance:

En fait, tu te rappelles pas de moi, mais on se connaît déjà

Pour comprendre l’histoire, je vous invite à lire cet article qui remonte, elle parle d’une histoire d’auto-stop, d’un type perdu en Laponie et d’une visite du camp de Kallak.

Pas loin de 6 ans plus loin, les deux hommes ayant partagé un bout de chemin ensemble se retrouvent par hasard dans un refuge perdu en Laponie.

selfie_matti

Je le savais.

Je le sentais depuis le début de mon séjour en voyant les cartes de visite de Jokkmokk Guiderna trainant dans tous les refuges et ça n’a pas loupé.

L’histoire de suédois nés skis aux pieds

Une suédoise solitaire de Stockholm sirotant sa tisane de manière contemplative à l’abri d’un arbre la protégeant des intempéries. Un gardien de refuge offrant une limonade à l’arrivée des skieurs. Un ancien biathlète de haut niveau demandant poliment si la musique ne dérange pas. Un skieur expérimenté rigolant de sa session de ski-voile après une journée sous la tempête. Une gardienne de refuge envoyant des peaux de phoques oubliés à Saltoluokta pour le french guy.

Les quelques suédois croisés sont des habitués des grands espaces du Grand Nord, rien ne semble les perturber.

randonneurs_ski

Skis longs et étroits Åsnes ou Madshsus aux pieds, fart de retenue à la main, parfois une pulka à tracter, la thermos jamais loin, pain Wasa, muesli, lard et tube kaviar dans le sac, style élégant une fois lancé et toujours prêt à aller au sauna pour se détendre le soir. Avec bière à la main et à se rouler à poil dans la neige sinon c’est de la triche. Le refuge d’Aktse dispose d’un magnifique sauna mais celui de Saltoluokta a une vue à couper le souffle. La moindre tâche sur la baie vitrée gâcherait le paysage pour vous dire.

anciennes_fixations_srn

Pour les scandinaves, un raid à ski de randonnée nordique est juste un passe temps, quelque chose d’inné presque alors que dès que je mentionne cette aventure de mon côté, le quidam moyen me prend pour un explorateur insensé. Un passe temps qui dispense trois gaillards de Västerås d’amener sacs de couchage alors que l’explorateur insensé se demandait éternellement si prendre une épaisse couverture de survie enveloppante et un très bon sac de couchage suffisait.

skieur_sitojaure

L’histoire du type qui a vécu son rêve

Soit, le temps n’a pas été de la partie, soit, je n’ai pas vu une foutue aurore boréale, soit, j’en ai chié par moment, soit, j’ai manqué de créativité pour la photographie bien trop occupé à me concentrer sur le ski, soit, je n’ai pas anticipé mes besoins de séquence pour la vidéo, mais peu importe, l’essentiel est ailleurs: mon rêve est réalisé et j’ai pris du plaisir.

selfie

Nombreuses sont les fois, durant ce retour aux sources où je me répétais à voir les grandes étendues blanches:

Regarde autour de toi, profite. Profite. Vis ton rêve.

La vie est une aventure, ce périple en constituait une dorénavant close et elle en appelle d’autres.

Toujours.

Bien évidemment.

La suite au prochain épisode.

kvikkjokk

randonneur_ski

lac_laitaure

maison_hameau_aktse

croix_rouge_kungsleden

ambiance_refuge_parte

neige_glacée

neige_croutée

neige_graphique

lac_langas

skis_srn_peaux_phoque

traineauombre_croix_rouge