Pour terminer cet été, hors des préoccupations quotidiennes, j’avais carte blanche. Où aller ? Au jeu du bingo, le tour de Corse à vélo s’est imposé comme une évidence. Depuis le temps que l’on me vante l’île de Beauté, il était temps d’aller voir de mes propres yeux.


Détails pratiques

  • Distance: 460km.
  • Dénivelé: 7300m
  • Durée: 8 jours.
  • Hébergement: Exclusivement en camping, le bivouac ne s’y prête pas vraiment.
  • Difficultés: beaucoup de dénivelé, routes passantes en saison touristique et attention aux averses orageuses: il vaut mieux arriver tôt
  • Accès: En ferry que cela soit au départ à Porto Vecchio ou à l’arrivée à Bastia. Par Toulon, Nice ou Marseille, vélo en supplément et emplacement prévu

 

Même si parfois j’ai vraiment été tranquille sur cet itinéraire Openrunner, il est difficile d’échapper aux files de voitures doublant parfois de trop près. Rouler avant la mi-mai et après mi-septembre devrait vous offrir un tour de Corse à vélo plus apaisé. L’offre en camping est abondante, ne vous faites aucun soucis de ce côté là, du moins hors saison. Évitez à tout prix le camping à la ferme d’Arbellara, une véritable arnaque.

Quelques mots sur l’itinéraire

Globalement, j’ai voulu un parcours varié entre le maquis, les villes, la côte et les montagnes. Je voulais voir une Corse qui s’offre spontanément sans chercher à accéder nécessairement aux sites touristiques, dont d’ailleurs l’existence m’était inconnue pour un bon nombre d’entre eux. Éviter les axes principaux était la principale contrainte de ce tour de Corse, ce qui a été relativement faisable en dehors de la côte. Je roulais environ 50km par jour pour D+1000 environ ce qui me laissait de larges temps de repos le soir.

Mon tour de Corse est une reprise plus directe, moins long, moins de dénivelé mais plus ouvert sur la côte, de l’itinéraire officiel, le GT20 se déroulant sur 9 jours, 600 km et 9000D+. Le gros avantage de ce dernier est qu’il soit balisé sur les panneaux routiers (de mémoire, peut-être pas partout). Après expérience, je ne renierais pas de rallonger mon parcours d’une journée supplémentaire (par Porto et Corte) mais qui rajoute forcément un peu de dénivelé. La première partie entre Porto Vecchio et Propriano est la moins intéressante mais nécessaire pour rejoindre la côte Ouest. Réaliser un vrai tour de Corse à vélo est toutefois possible mais alors impossible d’échapper à un axe routier majeur sur la côte Est.

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La Corse rurale

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Il est midi à Porto Vecchio et après un long voyage en ferry depuis Toulon, je suis tout autant impatient que les automobilistes pour m’extirper du port et démarrer mon tour de Corse à vélo. Elle grandit au fur et à mesure que je cherche à trouver l’origine d’un frottement bruyant: le pneu arrière neuf touche légèrement la vis du garde boue. L’échauffement est rapide, après quelques kilomètres se dresse le col de Bacinu, le premier d’une longue série. Dès les premiers coups de pédale,  une grosse fatigue consécutive à la nuit chaotique passée sur un canapé du ferry m’envahit.

Les jambes tournent, mais le mental ne suit pas, toujours à la recherche d’eau, peut-être est-ce que les figues de barbarie, en abondance, peuvent me rafraîchir ? L’omniprésence du maquis recouvrant les blocs rocheux laisse un paysage monotone. Dois-je y voir un lien de cause à effet si je n’ai croisé aucune voiture ?

Les prochains kilomètres viennent confirmer que cette partie de la Corse est réellement sauvage et que le moindre commerce se trouve à des kilomètres à la ronde. Je découvre qu’une descente en Corse n’en est jamais vraiment une, il faut toujours pédaler et relancer après un virage. A Orone, assoiffé, on m’indique avec plaisir la fontaine locale et tout en m’apprenant que les fontaines se tarissent de plus en plus, faute d’un entretien suffisant.

La halte nocturne à Arbellara dans un camping qui est tout sauf un camping me plonge directement au cœur des corses.

Regards intenses, mines taciturnes et réponses évasives à toute question.

On réclame même ma carte d’identité, pratique observée ailleurs également, sans que j’en sache la raison. L’arrivée à Propriano est propice à une razzia de fruits et légumes dans une coopérative locale. Les regards amusés des vendeurs trahissent mon bonheur d’y trouver nectarines, abricots, tomates et j’en passe.

D’ailleurs en ce jour, j’ai retrouvé du jus, mon corps s’est habitué à la chaleur.

La Corse des mers

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Il me faut patienter la fin de matinée pour que le premier contact avec la côte Corse, d’abord nuageux, se fasse sous un soleil soudain une fois évacuée l’humidité résiduelle. Un rituel qui se répétera les jours suivants.

Pédaler sur ces routes côtières relativement peu fréquentées est agréable, néanmoins je remarque l’absence de réel bourg et de clocher tout le long des cités longeant la côte. L’urbanisation galopante met en valeur nombre villas, immeubles, gargotes tranchant complètement avec la campagne dépareillée de la veille. Depuis Pietrosella, dans la descente du col de Gradeddu, c’est par une route gravillonnée et bourrée de nids de poule traîtres, obligeant à avoir les mains en permanence sur les freins que j’arrive à Porticcio, une station balnéaire.

Un coup d’œil est nécessaire pour vérifier l’état du vélo après la descente, il me faudra surveiller d’ici l’arrivée à Bastia les plaquettes déjà bien usées. Porticcio est aux portes d’Ajaccio, la préfecture de l’île de Beauté, bien entendu la fréquentation des routes s’en retrouve grandement agrandie et la double voie terminale pour entrer dans Ajaccio, initialement non repérée, me pousse à changer les plans. Un ancien passant par là n’y voit guère d’inconvénient:

Vas y mon gars, tout le monde le fait, t’as une large bande à côté

Si un cycliste de 70 balais à tout taper n’est pas inquiet, alors c’est tout bon.

J’enclenche le grand plateau et tourne les jambes amplement, les voitures se permettant le luxe de s’écarter encore plus de moi. La vieille ville se visite rapidement et débouche sur la citadelle, toujours sous un temps mitigé, une indication de l’heure matinale. Au gré des immeubles colorées et délabrées, mais c’est une influence italienne qui prédomine – sachant que je ne suis pas encore allé en Italie !  

Cap pour Sagone par une succession de collines à grimper. Dans le maquis corse, les montées ne sont jamais franches, trouver une cadence de pédalage et la conserver est compliqué. Même ce qui s’apparente à une descente est assez trompeur, une nouvelle montée peut toujours se profiler à la suite d’un virage. En attendant, la descente vers Tiuccia en est vraiment une, elle demande à bien choisir sa trajectoire mais ses pentes douces la rendent facile.

La suite du programme s’annonce nettement plus corsé (joker sur ce jeu de mots), alors je profite des dernières plages, celles de Liamone et de Sagone, quasiment désertes en ce vendredi. Du haut d’un petit promontoire, les grandes étendues de sable blanc accompagnent parfaitement le bleu azur de la mer Méditerranée. L’occasion est trop belle pour aller me baigner une dernière fois avant la montagne.

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La Corse des montagnes

belvédère_vico

vico

Après la mer, les collines, le changement de rythme est radical dans cette amorce du col de Sevi. La route n’est guère fréquentée mais il est évident que les conducteurs locaux ne s’embarrassent pas vraiment d’un cycliste de passage. Petit à petit l’ambiance montagnarde prend place et désormais les signes de civilisation se débusquent au loin. L’altitude est encore trop basse pour que les forêts règnent en maître, c’est toujours le maquis avec sa végétation éparse et sèche qui domine.

A Vico, petit village perché, donnant sur de somptueuses montagnes minérales découpées, il me faut composer avec les puissantes averses orageuses, de celles qui font déborder les évacuations d’eau, un beau prétexte pour s’abriter tout en mangeant une glace.

Le soir, à l’abri de ma tente, je m’attelle à la reconnaissance du parcours pour le lendemain. Sur ma route se dresse le col de Sevi, donc, et enfin le col de Vergio, le plus haut de Corse. Le topo du col indique une donnée brûlant d’avance mes cuisses: la rampe terminale du col de Sevi se déroule sur 11,4% de moyenne sur 1,5km ! De loin, la plus dure pente affrontée du voyage. Affûté de plusieurs semaines sportives, je parviens à grimper, trompant ainsi mes propres croyances négatives, cette fameuse rampe chargé de 15kg de bagages sur un vélo de 15kg en plateau de 24 dents et pignons de 32 dents. Un développement à faire monter sur les arbres ai-je entendu ailleurs !

L’arrivée au col sans poser pied à terre est une prouesse physique, mais sitôt l’adrénaline et la satisfaction personnelle passées, le col du Vergio est le prochain point de passage.

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Dans la descente, Christinacce et Evisa, deux superbes villages se dressent sur ma route, et depuis ce dernier, je rattrape la route venant de Porto passant par les magnifiques, selon les témoignages, gorges de Spelunca. C’est une nouvelle Corse que je découvre, une Corse montagneuse, isolée, une Corse luxuriante, peuplée de pins larici, de hêtres et de châtaigniers apportant de l’ombre.

Après une longue montée à travers la forêt d’Aitone, une des plus vastes de l’île, à 1477m le col de Vergio est l’occasion de découvrir la palette de touristes de passage, en moto, en voiture, à pied, à vélo. D’ailleurs le GR20 passe par ici, tout comme le Mare a Mare Nord, au milieu des cochons sauvages en liberté.

Toujours à la recherche de la moindre trace de nourriture, et je sais de quoi je parle, ils me semblent parfois plus censés que certains touristes …

cochons_sauvages

evisa

chataigners

Un cyclotouriste se repose sur un muret. Sylvain, un cévenol, suit entièrement le GT20 avec son vélo gravel avec aussi l’intention de se rendre à Calacuccia. Au bord du lac de barrage, le village sonne la fin de journée après une très belle descente à admirer les montagnes corses et, insolite, à traverser la station de ski de Vergio ! En bon montagnard, je suis conquis par les cimes découpées du massif du Cinto, en l’occurrence la Paglia Orba et par les villages façonnés par la pente.

A l’épicerie, j’ai l’occasion d’observer une coutume, vraisemblablement locale -un ancien qui passe devant tout le monde à la caisse et part sans payer, avant qu’une nouvelle averse orageuse torrentielle s’installe. Elle dure une bonne demie-heure et a le temps de raviner sous ma tente, heureusement pas inondée mais salie. La soirée se passe entre collègues cyclotouristes à refaire le monde, avec plaisir la bonne compagnie tranche avec le solitaire que je suis.

Les plaquettes de freins sont très usées, il me faut économiser leur utilisation. Aucun magasin sur ma route, de plus un dimanche, à moins d’un détour pas vraiment désiré. Promis, j’adopte une conduite économique en freins dans la descente sinueuse à travers la Scala di Santa Regina, de magnifiques gorges creusées par la Golo jusqu’à son terminus Francardo.

calacuccia
montagne_corse

La Corse qui donne des frissons

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agriates

Je délaisse temporairement la GT20 pour affronter des portions plates et roulantes mais également très fréquentées. Heureusement, cela ne dure que le temps d’une quinzaine de kilomètres avant d’emprunter la T301. Bien m’en prenne, personne n’utilise dorénavant cette route appelée à être déclassée, l’axe principal étant la T30. Les cochons, chevaux, vaches ont colonisé la route et la végétation sèche est sans cesse balayée par le vent suivant le cours de la rivière Lagani. Les quelques maisons en ruines et la ligne de train sont les seules traces de civilisation dans ce désert.

Enfin des carcasses de voitures, des plaques commémoratives et des impacts de balles sur les panneaux routiers contribuent à m’angoisser quelque peu.

Et si j’étais dans une zone de non droit ?

Ce n’est pas pour autant que j’accélère le rythme, le faux plat et le vent ne le permettent absolument pas. Ce n’est qu’en rattrapant des cyclistes visiblement peu entraînés dans le col de San Colombano que je respire de nouveau avant de basculer vers la côte par la charmante bourgade de Belgodère.

Les Agriates me sont présentés comme un désert mais le nombre considérable de voitures grimpant le col de Vezzu contraste complètement avec celui affronté la veille. Les chemins de traverse sont tentants mais le revêtement non carrossable ne convient pas à mon vélo, typé randonnée.

Le Cap Corse, terminus

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saint_florent

Nichée dans le golfe éponyme, Saint Florent marque l’entrée au Cap Corse. Proche de Bastia, la ville est une halte touristique majeure de l’île de Beauté. Les restaurants fleurissent les ruelles du centre ville colorée et du port à la citadelle génoise, une belle balade avec une glace, sous un soleil écrasant, est immanquable.

Au Nord de la ville, les vignobles en coteaux remplacent le maquis mais les routes maintenant panoramiques sur la mer restent sinueuses. La viticulture, avec les appellations AOC Patrimonio et Muscat de Corse, est une des activités agricoles du Cap Corse. On peut étendre cette remarque sur l’ensemble de l’île, avec quelques cépages endémiques comme le Nielluccio (vin rouge), c’est toutefois sur du rosé que la production est la plus grande.

Pour rester sur le plan gastronomique, tout au long du séjour, je n’aurais eu cesse de manger des Canistrelli, des biscuits secs corses, des focaccia et du fromage de chèvre, le brocciu. L’amateur de fruits que je suis ne peut pas oublier de citer la production d’agrumes corses en cours de structuration, notamment avec la clémentine de Corse labellisée IGP. Pour goûter les autres plats, il aurait fallu ranger le réchaud de camping !

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nonza

Les villages perchés et les magnifiques plages s’enchaînent au détour des tortueux virages de l’Ouest du Cap Corse, pour ne citer que quelques-unes: Farinole, Negru, Nonza, une dernière baignade au coucher de soleil est la bienvenue. Certaines criques permettent, à raison, d’héberger quelques vans, bien chanceux de profiter de cette mer bleue. Le paysage à l’approche de Port Centuri n’est pas sans rappeler la côte bretonne, déjà sillonnée à vélo, puisque le sable se voit remplacer par des rochers et le ciel bleu par un gris imposant.

Deux derniers petits cols sont à franchir dans les collines du Nord du cap avant d’arriver à Macinaggio, dernière halte avant le retour à Bastia.

La côte Est du Cap Corse est plus civilisée que la partie Ouest et je troque les voitures de touristes contre celles des locaux, bien plus pressés. Malgré un dénivelé modeste pour cette dernière journée, les montées et descentes, courtes à chaque fois sont incessantes et finissent par user le mental déjà arrivée au terminus, d’autant que la pluie menace.

Les derniers instants sont pénibles au milieu des oppressantes voitures et heureusement le port est rapidement atteint sitôt Bastia entré.

Ouf, les plaquettes de freins ont tenu !

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Cap Corse Ouest

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Cap Corse Est