Sur l’ancien blog, la santé mentale et le voyage ont déjà été implicitement évoqué dans plusieurs articles, notamment celui concernant le choc culturel inversé, l’autopsie du voyageur 1 an après et enfin le voyage comme guérison des traumatismes de l’enfance.

Avec cet article, je vais creuser plus en détail ce sujet épineux, souvent abordé sur le thème du burn-out avant ou pendant le voyage et plus classiquement avec la dépression post-voyage. Bien que je sois passé par des états de fatigue mentale lors de mon voyage en Océanie, rapidement réglés par des expériences Helpx et que nombre voyageurs ont documenté leur burn-out, mon article se veut toutefois plus centré sur le trouble mental et son intégration dans le voyage avec notamment mon cas personnel.

Au printemps 2014, lors de mon retour après sept mois sur la route, les choses se sont soudainement emballées et ont constitué, je dois vous l’avouer, la pire période de ma vie. Même si le choc culturel au retour de voyage a son impact, c’est plutôt un enchaînement de situations où les émotions devenaient trop intenses et ingérables, qui m’ont fait perdre les pédales. Avec du recul, je regrette d’avoir embarqué certaines personnes dans cet engrenage, mais cela fait partie des expériences de la vie.

Bref, je suis bien concerné par la santé mentale.

Se vider la tête est important

L’important dans cet article n’est pas dans le détail, de comprendre les origines, ni de savoir comment je gère cela au jour le jour. Ce qui m’intéresse est d’expliciter comment le voyage est compatible avec une santé mentale précaire. Dans un monde hyper intellectualisé, chacun doit trouver des activités à sa manière permettant de lâcher prise avec ses pensées et d’être en plein accord avec ses gestes. Tous ces troubles ont une porte de sortie: une activité libératrice où les angoisses, un symptôme classique de ces troubles, laissent place au bien être pour reprendre l’expression “se vider la tête“. Récemment, une amie de retour de randonnée en autonomie me racontait que cela lui avait fait un grand bien, puisqu’il n’y avait que peu de choses à penser: marcher, regarder où aller, se nourrir, boire, trouver un spot de bivouac. La marche est un excellent moyen d’être en pleine conscience et d’avoir ce sentiment de ne plus penser à rien, au risque de me répéter.

Dans mon cas, la cuisine, le jardinage, le sport, les activités créatives et être dehors me font beaucoup de bien mais cela ne suffit pas forcément. Il est d’ailleurs prouvé que la nature fait du bien à l’Homme ! Tous les ergothérapeutes conseillent des activités nécessitant l’usage du corps comme remèdes aux maux de la tête. Les personnes souffrant d’eco-anxiété, phénomène croissant, trouveront un espoir d’évolution de leur mode de vie en effectuant un voyage à vélo plutôt qu’en voiture. Un reportage diffusé sur RTS faisait mention d’un homme sautant en parachute (voir à la fin), situation pourtant possiblement anxiogène, pour s’échapper temporairement de son trouble bipolaire. Qui ne connaît pas de personnes, parmi son entourage, ayant effectué un long voyage pour soigner une dépression, un burn-out ou éventuellement un stress post-traumatique et en revenir transformées ? Enfin, je ne peux m’empêcher de citer Josef Schovanec, auteur de “Je suis à l’Est” et vivant avec un trouble du spectre autistique:

Voyager devrait être pris en charge par la sécurité sociale

Connaître ses limites

Il y a quand même plusieurs bémols à cela. Les personnes fragiles sur le plan mental doivent connaître leurs limites. Cet article scientifique relate bien les risques potentiels pour les voyages et problèmes psychiatriques et il est prudent que tout projet de voyage assez long soit abordé avec les médecins spécialistes. Un voyage de courte durée sera rarement contre indiqué et au contraire encouragé. Quoiqu’il en soit le traitement constitue de facto un facteur limitant dans la durée du voyage et doit être suivi aussi rigoureusement qu’ordinairement. Bien anticiper les stocks des éventuels médicaments épargnera quelques sueurs froides.

Qui n’a pas entendu parler du syndrome de Paris (merci Guillaume Cromer pour le lien) touchant spécifiquement les touristes japonais lors de leur visite de Paris. Sans rentrer dans le détail, il s’agit en effet d’un trop grand écart avec leur propre culture personnelle et de l’idée qu’ils se font de la culture qu’ils vont visiter. Au delà de ce trouble, d’une manière plus concise, plus le voyageur s’écarte de sa culture personnelle, plus il devra être solide mentalement et créer de nouveaux repères pour ne pas perdre les pédales. Sinon le retour peut être en effet délicat et c’est ce qu’il se passe quand nombre de voyageurs au retour tombent dans une forme de dépression, puisque à ce moment précis, leur nouvelle culture personnelle se retrouve confronté à leur ancienne et à leur vision qu’ils en avaient.

A l’automne 2018, au retour d’un mois et demi de voyage au Portugal, j’ai pris le soin de surveiller avec attention mon état de santé et malgré cela, quelques soubresauts sont apparus. Au risque de me répéter, en voyage, chacun doit veiller à ne pas dépasser ses limites et à surveiller, en fonction du niveau d’expertise de son trouble, les évolutions pour “atterrir en douceur”.

Ainsi les différents voyages au Lesotho, à Lisbonne en vélo et enfin en Laponie à ski se sont déroulées à merveille alors que pourtant le contexte nécessitait une bonne énergie mentale et c’est là toute la subtilité.

Le mental peut être fragile mais peut aussi être fort

Tout le monde a des failles au niveau du mental, mais cela ne veut pas dire que tout le mental est balbutiant.

Il y a des contextes dans lesquels nous sommes plus fragiles et d’autres ou nous sommes indéniablement plus forts, tout est bien sur en relation avec nos expériences personnelles. De mon côté, la pression et le jugement me rebutent: tout cela provient de mes expériences personnelles dont le souvenir est délicat à gérer. Lorsque je ne rencontre pas ces critères et que les activités évoqués répondent à mes besoins personnels, je me sens beaucoup mieux. A chacun son inventaire des besoins, à chacun ses espoirs. Des personnes auront besoin de partir donner des coups de main dans les fermes ou dans des associations pour se déconnecter de leurs vies trop intellectuelles. D’autres, trop étouffées dans leurs horizons trop sécurisants auront besoin de partir à l’aventure sur un voilier.

Maintenant que se passe t-il lorsque l’on écoute ses besoins afin d’améliorer sa santé mentale ?

Tout simplement on prend du recul. Les réussites, c’est à dire, un besoin respecté et un espoir atteint, mieux mesurées, contribuent à reprendre confiance en soi et à instaurer une dynamique, qui sera ressentie au delà de l’entourage proche. Cette prise de recul permet d’envisager la difficulté d’une autre manière, celle de reculer pour mieux sauter le mur constituant la difficulté. Même si la difficulté ne peut toujours pas être dépassée, cela constitue une expérience qui en amènera d’autres, et permettra à coup sur de mieux gérer son trouble mental. Au moins la tête sera remplie de nouveaux souvenirs et c’est bien là l’essentiel. Profiter de chaque moment de la vie est une phrase prenant tout son sens par quiconque concerné par la santé mentale.

Je termine cet article avec un mot de prudence: il s’agit bien de considérer le voyage comme un tremplin en sachant que la difficulté ne fait qu’être reportée, autrement cela serait une fuite.

Cela dit à choisir entre une fuite dans laquelle la tête va bien en dépit des finances qui s’amenuisent, ou tenter d’assumer matériellement sa place dans une société malade, tout en n’étant pas bien, je ne saurai lequel choisir …